vendredi, janvier 17, 2014

Geertsema: La Philosophie de Herman Dooyeweerd

Henk Geertsema
La Philosophie de 
Herman Dooyeweerd
(Conférence donnée par le Pr. Henk GEERTSEMA
le 3 janvier 1997 à L'Abri, Eck en Wiel, Pays-Bas.)

Première partie : La théorie des modalités

Pour mettre en évidence le caractère pertinent de la philosophie de Herman Dooyeweerd, nous aborderons dans un premier exposé, et pour des raisons pédagogiques, sa théorie de la structure de la réalité, ou cosmologie. Un deuxième article présentera son épistémologie, et plus particulièrement le rapport foi et raison. Dans la transcription de cette conférence, nous nous sommes permis de rajouter quelques exemples, afin d'illustrer d'avantage encore les différents concepts abordés (n.d.l.r.).

La cosmologie, ou comment penser la réalité.

Dooyeweerd a commencé par faire des études de Droit. Il a été amené à réfléchir aux fondements de la loi. La philosophie de la loi, en Allemagne et en Angleterre, basait celle-ci soit sur l'éthique, soit sur les relations sociales, soit sur la raison. Mais cela ne satisfait pas Dooyeweerd, pour deux raisons.

D'une part, il constate que la loi est un aspect de la réalité qui ne peut pas être réduit à un autre aspect. Notre expérience ne peut pas être décrite uniquement de manière éthique, sociologique ou rationnelle. Il en est de même pour d'autres réalités, comme par exemple l'éthique. "On ne peut pas rattacher l'éthique à un autre aspect de la réalité pour comprendre l'éthique" (Oz Guiness).

D'autre part, son arrière-plan calviniste le pousse à mettre l'accent sur la Loi de Dieu. Ainsi, la théorie des modalités est le résultat d'un problème concret posé par la philosophie de la loi.

Dooyeweerd distingue provisoirement quinze aspects de la réalité, qui correspondent aux différentes sciences particulières. Il s'agit de :

1. l'aspect numérique ou quantitatif
2. l'aspect spatial
3. l'aspect cinématique, ou du mouvement
4. l'aspect physique, ou énergétique
5. l'aspect organique, ou vital
6. l'aspect sensitif, ou psychologique
7. l'aspect logique, ou analytique
8. l'aspect historique
9. l'aspect économique
10. l'aspect linguistique
11. l'aspect social
12. l'aspect esthétique, ou artistique
13. l'aspect juridique, ou légal
14. l'aspect éthique
15. l'aspect pistique ou aspect de foi.

Certaines personnes estiment qu'il y a quelques modalités en plus ou en moins. Pour Dooyeweerd, leur nombre n'est pas défini, mais est limité à moins d'une vingtaine. Souvent, la réalité est perçue comme relevant foncièrement d'un type de dualisme qui sépare la matière et la pensée. L'approche de Dooyeweerd est à cet égard beaucoup plus fine, car elle distingue quinze modalités, qui toutes ont quelque chose de spécifique et d'irréductible, de sorte qu'on ne peut réduire une modalité à une autre.

La théorie des modalités tente de répondre à la question : comment sont les choses ? Elle cherche à rendre compte des différents modes de l'expérience et de l'être. Ces modes se rattachent aux différentes propriétés des choses. Ainsi, chaque chose peut revêtir les quinze modalités. De plus, dans la chose, il faut distinguer ce qui est sujet et ce qui est objet. De là découle le fait que les modalités peuvent prendre un aspect actif ou passif.

Prenons par exemple une chose que nous nommons "arbre". En soi, cet arbre revêt l'aspect actif des modalités quantitatives (nombre d'aiguilles, s'il s'agit d'un sapin), spatiales (emplacement du réseau des racines), etc... . Ces exemples sont pris pour montrer le caractère "en soi", c'est-à-dire indépendant de l'observateur, de l'aspect actif des modalités. Ces mêmes modalités revêtent un aspect passif quand un sujet quelconque considère cette chose qu'est l'arbre. Un enfant en compte les branches principales, un écureuil en évalue les dimensions spatiales, pour sauter d'une branche à l'autre.

Voilà pour les modalités les plus immédiates. Mais alors, pour cet arbre, qu'en est-il, par exemple, de la modalité de langage ? Nous ne considérons pas ici les arbres en général, encore moins le concept d'arbre. Ce concept renvoie en effet non seulement aux arbres réels, mais aussi aux arbres possibles et aux arbres imaginaires. Or souvent, dans l'imaginaire humain, les choses ont des propriétés anthropomorphiques et, entre autres, la faculté de parole. Pour ces arbres imaginaires, rencontrés dans les contes de fées, on peut parler de modalité de langage sous son aspect actif. Mais pour l'arbre que nous considérions tout à l'heure, il n'existe que sous l'aspect passif de la modalité de langage. En d'autres termes, on ne peut que parler de cet arbre, et non le faire parler. Encore qu'ici il faille faire des nuances. Nous n'avons considéré le langage qu'au sens propre. Mais cet arbre, s'il ne parle pas, peut néanmoins, au sens figuré, être parlant. Sa santé témoigne de la qualité de son environnement, la disposition de ses branches parle de sa résistance au vent, la masse noire et noueuse d'une de ses racines, en tant que masse entièrement brute, est, pour le neveu du Docteur Schweitzer, l'occasion d'une illumination (Jean-Paul Sartre, La nausée).

Considérons encore brièvement quelques modalités supérieures. Notre arbre peut faire l'objet d'une transaction économique ; sous sa modalité économique, il peut être perçu comme vendable, achetable, échangeable, ou vendu, acheté, échangé. Ce même arbre peut être considéré sous sa modalité de foi, quand par exemple les prémices de ses fruits sont offerts à la divinité, ou quand sa présence dans la durée est le moyen d'un contact avec les ancêtres.

Nous avons dit que les modalités se rattachaient aux différentes propriétés des choses. A leur tour, ces différentes propriétés (comme par exemple le fait d'être observable, de participer aux processus économiques, etc...) obéissent à certaines lois. Cela veut dire que par exemple dans un jeu de billard, il y a une relation de sujet à sujet entre la boule mise en mouvement et les lois de la mécanique.

Chaque modalité a ses lois. On parle alors de sphère légale. Ces lois agissent de manière directe ou indirecte, suivant qu'on évoque la modalité sous son aspect actif ou passif. Ainsi, les lois économiques s'appliquent de manière passive à l'arbre vendu.

De plus, ces lois permettent de relier ensemble les différentes propriétés de la chose. Pour Dooyeweerd, les lois constituent le facteur de cohérence entre les modalités.

Enfin, comme nous le laissions entendre tout à l'heure, il y a pour chaque modalité des modes de l'être, mais aussi des modes de l'expérience. Il y a un lien entre mode de l'expérience et mode de l'être. Certains aspects de l'être ne sont reçus qu'au travers de l'expérience (faite par un sujet). C'est ce qui explique que certaines lois ont un caractère subjectif.

Le juge n'applique pas des principes, mais juge selon une loi positive. De même, l'homme religieux ne peut pratiquer l'essence de la religion, mais seulement une religion positive, fût-elle individualiste (n.d.l.r.). Cette loi positive est formée dans l'esprit humain, non pas ex nihilo, mais en appropriant le principe. Cette exemple montre que derrière chaque loi, il y a un principe légal, un arrière-fond dans la loi, qui est un principe donné et qui, en tant que donné, doit être recherché.

Le problème principal de la philosophie moderne est l'abîme creusé entre le sujet et l'objet, autrement dit entre la conscience et la réalité extérieure. Ce problème est posé comme tel par Descartes dans son Discours de la méthode. En opposant res cogitans et res extensa, il trouve le fondement de sa certitude dans son esprit, et non dans la réalité extérieure. Or, en présupposant la pensée dans l'acte de douter, il devient difficile de parvenir à une certitude absolue, d'autant plus que l'esprit est réduit à sa pure subjectivité, à savoir un simple esprit individuel.

Aujourd'hui, le problème cartésien est posé au niveau du langage, en particulier dans les travaux de Wittgenstein. On parle d'intersubjectivité, dans le sens qu'il faut deux personnes pour qu'il y ait activité langagière. Mais comment le langage peut-il référer à quelque chose qui est en dehors du langage ?

L'approche de Dooyeweerd est très différente de celle de Descartes, car ses modalités sont à la fois des modes de l'être et de l'expérience, alors que chez Descartes, seul l'homme est sujet et conscient de lui-même, se contraignant ainsi à se placer contre le monde extérieur.
Les modalités dooyeweerdiennes ont un caractère fondamental, du fait qu'elles sont régies par différentes sphères légales, et permettent ainsi une diversité de relations toutefois cohérentes. L'approche de Dooyeweerd ne crée pas un abîme au sein de la réalité, mais permet de rendre compte de sa diversité.

En effet, l'expérience est une réalité commune aux hommes et aux animaux. Tout comme l'homme, ils peuvent voir l'arbre et, à leur niveau, avoir des sensations et éprouver des sentiments. Même les plantes sont engagées dans des relations de sujet à objet.

Platon voulait réduire la réalité aux Idées théoriques (noumènes kantiens), méprisant ainsi la réalité créée (phénomènes). 8eule la théorie était d'origine divine. C'était une façon de rejeter la création. Dans cette perspective, la question du monde en lui-même et de notre expérience perd son sens. La raison, seul palliatif à la subjectivité humaine, permet alors de connaître la réalité. Mais la richesse de la réalité ne peut se limiter à son aspect raisonnable. La réalité en elle-même englobe toutes les modalités, et l'expérience humaine fait elle-même partie de cette réalité.

Les Grecs voulaient tendre à une connaissance divine. Mais l'homme est un être fini et, en tant que tel, la connaissance qu'il peut atteindre n'est pas absolue, mais relative. Ainsi, en théologie, on ne peut pas "penser les pensées de Dieu après Dieu". Cette formule est utilisée par Cornelius Van Til, A Christian Theory of Knowledge, Presbyterian and Reformed, Nutley N. J., 1969, p. 16 ; cependant, pour Van Til, cette formule marque aussi la discontinuité entre la pensée de Dieu et celle des hommes, cf. John Frame, " Van Til, le théologien ", Revue Réformée 167, 1991, p. 24 (n.d.l.r.). Il faut, dit Dooyeweerd, retrouver une connaissance plus humble.

Cependant, dans le mythe de la caverne, le monde extérieur ne nous apparaît que comme des ombres sur la paroi. Ce n'est pas une véritable connaissance. Pour Platon, la connaissance réelle n'est qu'intellective. Comment donc est possible une connaissance concrète ? Nous ne pouvons pas fuir systématiquement le monde pour celui des Idées platoniciennes.

Certes les concepts sont nécessaires, mais ils ne peuvent être traduits en d'autres concepts, tout comme chaque loi, étant dans sa sphère de loi, ne peut être réduite en une autre loi. Il y a diversité de lois, qui sont fondamentales pour la compréhension de la réalité, mais qui ne se limitent pas à une signification épistémologique.

Aujourd'hui, il y a une tendance à réduire la compréhension de la réalité en l'expliquant de manière radicale par des lois purement physiques. L'aspect physique est sans conteste incontournable, mais il ne suffit pas à rendre compte de la réalité, ni en tant que telle, dans son être, ni dans son fonctionnement.

La création est trop belle, trop riche et multiforme pour être réduite aux lois physiques. De même, par exemple, le chagrin ne peut être réduit à des lois biologiques. Ainsi, les différents modes d'expérience dans la philosophie de Dooyeweerd traduisent la non-réductibilité des concepts.

La diversité dit quelque chose sur le plan ontologique. Ici, Dooyeweerd utiliserait plutôt le terme cosmologique, car il estime que certaines philosophies ontologiques opèrent elles aussi des réductions par rapport au réel.

Ce que dit cette diversité, c'est quelque chose de la qualité de la diversité ou, en d'autres mots, du sens de la réalité. Cette diversité de fait n'est pas neutre. Elle renvoie constamment à la richesse de la création, même dans l'étude des sciences mathématiques.
Les lois de la vie sociale rendent possible, au sein de l'humanité, le développement de l'individu en tant que personne, dans un contexte toujours ambigu où le bien et le mal exercent des influences contradictoires. Les lois rendent possible cette diversité. En effet, la vie humaine, tout en étant marquée par la rupture, a vocation de possibles. La diversité n'est elle-même pas sans liens avec cette rupture.

Réduire la réalité aux phénomènes mentaux, dans un dualisme matière/esprit ou corps/âme enfonce l'homme dans l'impossibilité méthodologique de formuler des affirmations touchant au sens de la réalité. Ainsi, les différents aspects de la réalité ne peuvent être compris.

Or, ces différents aspects ne sont pas isolés. Dans chaque modalité, les autres sont représentées analogiquement. De cette manière, on comprend que l'ordre des modalités, tel qu'il a été formulé par Dooyeweerd, ne soit pas arbitraire. La modalité spatiale comprend la modalité numérique par rétroaction, et la modalité pistique par anticipation.

La loi de cause à effet s'applique-t-elle à l'histoire ? La question est primordiale. Si oui, comment échapper au déterminisme et rendre compte de la place ménagée à la liberté ? Si non, comment rendre compte des faits historiques eux-mêmes ?

Dooyeweerd constate que les relations de cause à effet se rencontrent pour la première fois dans la modalité physique. De plus, cette loi est typique de cette modalité (pour le sens de la typicité, voir plus loin. n.d.l.r.). Dans les modalités suivantes, la modalité physique et ses lois ne sont présentes que de manière rétrospective. Dans l'étude de l'histoire, il faut prendre la loi de cause à effet sous sa modalité historique, dans laquelle s'inscrit également la loi de la liberté humaine. Ainsi, en histoire, il faut se garder de prendre la relation de cause à effet dans son sens physique, car la responsabilité humaine, donc ses choix, sa liberté, sont toujours impliqués.

Les relations de cause à effet se manifestent dans chaque modalité sous un jour différent. Sans cette relation dans un sens juridique, personne ne pourrait être jugé coupable de transgresser la loi. (Mais avec cette relation dans un sens physique, qui impliquerait ici un déterminisme privatif de toute responsabilité, également personne ne pourrait être jugé coupable de transgresser la loi. n.d.l.r.).

Pour chaque chose, il faut se poser la question : quelle est la modalité la plus typique ? Pour un animal, c'est la modalité psychologique ; pour l'arbre de tout à l'heure, c'est la modalité organique. Pourquoi ? Parce que sa manière de fonctionner, par exemple sur le plan numérique, est lié à la modalité organique. Ce qui est énumérable, ce sont les branches, les racines, les feuilles. En revanche, Si l'on considère le bois de cet arbre, la situation est différente. En effet, l'aspect qualitatif sous lequel la chose est abordée détermine la modalité typique. Ainsi la modalité typique d'une planche confectionnée à partir du tronc de notre arbre ne sera plus la modalité organique.

Les sciences modernes fonctionnent généralement de manière utilitaire. Il en résulte que les choses ne sont plus comprises dans leur situation typique.

Prenons par exemple un nid. En termes purement physiques, il n'est pas évident que cet enchevêtrement de brindilles soit un nid. De ce point de vue, c'est une entité caractérisée de manière passive. La question qu'on peut se poser est : quelle est la modalité où le nid a une fonction active ? Il s'agit de la modalité organique, où le nid est lié au cycle de reproduction de l'oiseau.

De même, une peinture ou une sculpture n'est pas une oeuvre d'art aux yeux de l'animal ou de la caméra de télévision, mais seulement quand elles sont intégrées au monde de l'homme.

On parle d'intelligence artificielle. L'ordinateur fonctionne-t-il avec la même intelligence que l'homme, ou est-ce un abus de langage ? La différence de ces deux intelligences c'est qu'elles fonctionnent dans des situations différentes. L'ordinateur accomplit des tâches préprogrammées, où il est actif dans la modalité physique. Mais copier une fonction humaine ne veut pas dire que la machine soit capable d'assumer cette fonction dans le contexte de l'homme. Un robot peut-il tomber amoureux ?

Dans l'élevage industriel, les animaux ne sont traités que comme un bien économique.
Certes, nous n'avons pas besoin de Dooyeweerd pour comprendre cela, mais la théorie des modalités est un outil qui nous permet de saisir ces réalités.

Sur le plan théologique, et dans une perspective orthodoxe, est-ce que la théorie des modalités peut être un outil herméneutique ? Non, car ce n'est pas la philosophie de Dooyeweerd qui doit interpréter les Ecritures ; cette philosophie se veut elle-même soumise aux Ecritures. Cependant, la théorie des modalités peut aider le théologien a établir une herméneutique.

Les moyens techniques ne sont néanmoins pas des garanties absolues de vérité. Il faut faire ici la différence entre le doute cartésien et le doute platonicien. Les certitudes auxquelles nous pouvons aboutir ne sont jamais absolues, mais toujours marquées par notre finitude. L'expérience quotidienne est ambiguë, et vient buter contre nos systèmes théoriques. Ce que signifie concrètement être une personne humaine ne peut pas être réduit à une théorie scientifique. Car en tant qu'être humain, nous ne vivons pas dans un système théorique. La réalité précède le système, si bien qu'un système, pour être vrai, ne peut être extérieur à notre réalité. Immergés dans la réalité, nous sommes influencés par elle, mais, en même temps, nous pouvons entreprendre une démarche critique. Cela suppose de notre part une grande ouverture à la réalité. L'enjeu en est la cohérence, qui se caractérise par l'absence de points de tension entre philosophie et pratique quotidienne de vie.
- Suite de l'article dans le prochain numéro. [?]
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MP3 : Cours de philosophie réformée, 
par le pasteur Pierre Courthial :

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